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La révolution Internet
Internet fête ses 35 ans. L'âge de la maturité pour un outil devenu d'usage commun mais pour une partie seulement de la population. 7 Français sur 10 par exemple, ne sont toujours pas connectés.
 
 
Dimanche 31 Juillet 2005
 
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Mentré Marc
 
 
 
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Le 2 septembre aux États-Unis, c'est la Fête du travail, et théoriquement jour de repos. Mais ce 2 septembre 1969, il y a foule dans le laboratoire du professeur Len Kleinrock, de l'université de Californie. Son équipe de 40 personnes est au complet, des représentants d'Honeywell, la compagnie qui fournit l'ordinateur -un prototype-, sont présents tout comme le sont ceux des compagnies de téléphone et du département scientifique de l'université, sans compter une armée d'étudiants en informatique (1). Des membres de la très officielle Advanced Research Projects Agency (ARPA), chargée d'encourager le développement technologique des États-Unis, ont aussi fait le déplacement. L'enjeu peut sembler mince: il s'agit d'envoyer des données informatiques, via un câble long de 4,5 mètres, d'un ordinateur à un autre. Le lendemain matin, les chercheurs constateront que les messages avaient été transmis. Arpanet, l'ancêtre d'Internet était né. Le mois suivant un message était envoyé à l'université voisine de Stanford.

Aujourd'hui, ces balbutiements sont oubliés. En France, les internautes croulent sous les offres commerciales des fournisseurs d'accès, tous rivalisant en terme de puissance et de débit. Copier des films, de la musique, regarder la télévision en direct sur son écran d'ordinateur, consulter les éditions en ligne des journaux, accéder aux banques de données du monde entier est devenu un acte aussi banal que de communiquer par mail. Le téléphone passe déjà via Internet, déjà les solutions techniques existent et des millions d'utilisateurs dans le monde ont choisi cette solution.

La naissance d'un marché

À relire La Route du futur de Bill Gates, et à confronter ce texte avec l'actuel quotidien des pays occidentaux, il prend des allures de prophétie. Le fondateur du géant informatique Microsoft écrivait en 1995: «Un jour viendra, pas si lointain, où vous pourrez mener vos affaires, étudier, explorer le monde et ses cultures, vous brancher sur n'importe quel spectacle, lier de nouvelles connaissances, faire les courses dans votre quartier, montrer des photos à des parents de province… sans quitter votre bureau et votre fauteuil.»(2). Prophétie, car 1995 est une date charnière. Cette date, rappelle Philippe Breton, est «doublement importante puisqu'elle signifie en même temps la diffusion massive du Web à l'échelle planétaire et la commercialisation d'Internet.» (3) Mais à l'époque, personne ne savait le visage que prendrait concrètement à l'avenir ce réseau né «de la rencontre improbable entre deux cultures. D'un côté la culture de l'innovation technique portée par l'establishment scientifique et militaire américain et de l'autre, la "culture de la liberté" partagée sur les campus des universités américaines par de jeunes hackers en informatique imprégnés des valeurs d'autonomie individuelle, de partage et de coopération qui avaient fleuri pendant la décennie 1960, en particulier sur la Côte Ouest [des États-Unis]».

Jusqu'en 1995, Internet, en effet, s'est développé dans un no man's land non marchand. Le réseau, après avoir dépendu du ministère de la Défense, appartiendra à la National Science Foundation (NFS) américaine, qui le privatise cette année-là. Cela permet certes sa mondialisation mais ouvre cet espace, réservé essentiellement aux scientifiques et à quelques jeunes informaticiens, aux sociétés commerciales. Celles-ci vont s'y engouffrer, d'autant plus facilement que, héritage de son passé militaire, Internet utilise un protocole informatique dit TCP/IP, qui permet de connecter des réseaux de conception technique différente. Cette première mutation se double d'une seconde qui va grandement faciliter l'usage de la Toile par un non scientifique. Le britannique Tim Berners- Lee, alors employé par le CERN, travaille sur le moyen de rendre rapide et bon marché le partage des données scientifiques entre ordinateurs. Il créée avec le Belge Hubert Caillau un logiciel, qui sera distribué gratuitement. C'est la naissance du Web. Des informaticiens se mettent au travail et créent le premier navigateur, Mosaic, lui aussi distribué gratuitement. Deux ans plus tard, en 1995, Netscape Navigator et Internet Explorer de Microsoft se partagent ce qui est déjà devenu un marché.

Un facteur d'inégalité

Dix ans plus tard -une éternité en informatique- Internet est encore mal partagé. Les statistiques de l'Insee indiquaient, en 2004, que seuls 30,3% des Français étaient connectés à la Toile, avec des inégalités flagrantes: 67% des cadres utilisaient Internet contre seulement 21,6% des ouvriers. Même inégalité entre les pays. Selon le spécialiste Mike Jensen, seuls 5,5millions d'Africains, sur les 770millions d'habitants que compte le continent, utilisent Internet. On est loin de cet «intermédiaire universel» souhaité par Bill Gates, qui voit dans le Net un avatar du marché idéal décrit par l'économiste Adam Smith. On est loin également de ce «service universel qui sera accessible à tous les membres de nos sociétés et, ainsi, permettra une sorte de conversation globale, dans laquelle chaque personne qui le souhaite peut dire son mot» décrit par Al Gore, alors vice-président des États-Unis, qui n'hésitait pas à voir là «un nouvel âge athénien de la démocratie». Un discours récurent comme le note malicieusement Lucien Sfez spécialiste de la communication: «À chaque nouvelle diffusion de technique on nous tient le même discours. La télévision? C'était l'"avènement du village global" […] La dérégulation des télécommunications? C'était la liberté et la convivialité en même temps et contre l'État.» (3)

Si Internet n'est pas encore universel, ce n'est pourtant pas faute d'avoir encouragé le public à s'équiper, durant la décennie passée. Lucien Sfez, parle à cet égard de «propagande», tandis que Philippe Breton y voit du «prosélytisme». Il fallait en effet atteindre ce seuil à partir duquel «un objet technique devient indispensable, même s'il n'est pas souhaité et si son usage pose problème.» (4) Par exemple, ne pas avoir d'adresse mail peut se traduire aujourd'hui par le risque d'être marginalisé. Pourtant les obstacles à une généralisation de la Toile demeurent. Ils tiennent d'abord au coût. Coût d'équipement pour les opérateurs d'abord et le faible nombre d'abonnés en Afrique est révélateur de l'état de sous-développement de ce continent, mais aussi du coût pour l'abonné. Celui-ci demeure important, car il est nécessaire de s'équiper d'un micro-ordinateur et d'un abonnement à un fournisseur d'accès. Une récente enquête Ipsos révèle, par exemple, que plus du tiers des non-internautes français (rappelons que 60% de la population, n'est pas connectée) seraient prêts à se connecter s'il bénéficiait de meilleurs prix. Mais ces obstacles tiennent aussi à une dimension d'usage, qui rejoint des questions culturelles. Car se connecter à Internet certes, mais pour quoi faire? Pour consulter son compte en banque? Pour jouer? Pour se documenter? Or, d'après cette enquête, un quart des Français ne sont «pas intéressés du tout».

Les décalés du futur

En soi, ce désintérêt n'est pas gênant, mais il risque d'exclure ces abstentionnistes d'un nouveau genre, d'une évolution majeure de la société. Ils deviendraient des décalés dans leur propre environnement. Le sociologue Manuel Castells souligne que ce nouveau système de communication se caractérise par l'intégration de «toutes les expressions culturelles», et que cela a, selon lui, des «conséquences sociales majeures. D'une part l'affaiblissement considérable du pouvoir symbolique des émetteurs traditionnels extérieurs au système: la religion, la morale, l'autorité, l'idéologie politique, les valeurs traditionnelles sont ainsi sérieusement bousculées. (…) Par ailleurs, [il] transforme radicalement l'espace et le temps, dimensions fondamentales de l'expérience humaine.»(5)

Ce bouleversement devrait se poursuivre, dit-il en raison d'une forme d'«inéluctabilité de la révolution Internet». Une évolution linéaire que réfute Philippe Breton, qui remarque benoîtement: «Ce que certains vivent subjectivement comme le début d'une grande révolution permanente n'est peut-être que l'effet d'aboutissement et de maturité d'un processus en cours depuis maintenant une cinquantaine d'années.» Tout comme il refuse d'adhérer à un déterminisme technologique. Par exemple, l'existence de réseaux de transmission à l'échelle mondiale, n'implique pas automatiquement de nouveaux réseaux de solidarité sociale, car insiste-t-il «l'émergence d'une conscience citoyenne suppose une nécessaire distanciation vis-à-vis des illusions de l'idéologie du progrès.» Une distanciation que devrait permettre la banalisation de cet outil qu'est Internet.

Marc Mentré

Notes
 (1) le vocabulaire de l'époque, il s'agit d'étudiants en Computer science.
 (2) La route du futur, Pocket, n°10151.
 (3) L'explosion de la communication, par Philippe Breton et Serge Proulx, La Découverte, 2002.
 (4) Le culte de l'Internet, La Découverte, 2000.
 (5) La société en réseaux, Fayard, 1998.