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Énergie : comment sortir de l'impasse ?
Dans le cadre de l'Année mondiale de la Physique, l'ASTS en partenariat avec la CCAS d'EDF-GDF a organisé le mercredi 7 décembre 2005, à la Cité Internationale Universitaire de Paris, une Table Ronde sur le thème Répondre aux défis énergétiques de demain.
 
http://www.asts.asso.fr
 
Samedi 23 Septembre 2006
 
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Mentré Marc
 
 
 
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«Nous sommes dans une situation difficile, et toutes les projections actuelles nous conduisent dans le mur.» Le constat de David Proult, économiste au CEA, ne saurait mieux résumer la question centrale de la Table ronde intitulée Répondre aux défis énergétique de demain qui s'est tenue le 7 décembre 2005. Son analyse de la «situation difficile», dans laquelle nous nous trouvons, met bien en évidence le principal défi auquel la population mondiale sera confrontée dans les années à venir. «Toutes les projections, dit-il, nous conduisent à une forte augmentation de la production de gaz à effet de serre, qui passerait de 24 gigatonnes à 37 gigatonnes en 2030.» Loïc Jounot, du réseau Action-Climat France est encore plus pressant: «Il y a une urgence écologique, en raison du changement climatique que cela peut entraîner».

Cette menace est provoquée par la consommation massive d'énergie fossile, pétrole, gaz et charbon, par sa croissance constante et surtout par le fait que l'augmentation de la demande ne peut pas s'inverser. En effet, rappelait Serge Perez, responsable de l'ONG Droit à l'énergie, «aujourd'hui, 2 milliards d'individus n'ont pas accès à l'énergie», sans compter le fait que la population augmentera d'un milliard d'individus d'ici à un demi-siècle. Un constat appuyé par David Proult. Un Améri- cain, dit-il, consomme 8 fois plus d'énergie qu'un Européen et 16 fois plus qu'un Africain. Un rééquilibrage de l'accès à l'énergie conduit donc inéluctablement à une augmentation de la consommation, «les pays en retard voulant rattraper nos consommations [de pays développés]», comme le faisait remarquer une étudiante en Développement durable. Pour Yves Mathieu, chef de projet à l'Institut français du pétrole (IFP), cette augmentation est en effet inéluctable, la seule différence tenant à l'appréciation de l'échéance à laquelle l'«explosion» se produira: dix, vingt ans?

Des réserves suffisantes pour les décennies à venir

Naïvement, on pourrait penser que l'épuisement des réserves fossiles ne permettra pas d'étancher cette soif d'énergie. Et c'est la question que posait, en ouverture du débat, Antoine de Ravignan, journaliste à Alternatives Économiques. En fait, détaillait Yves Mathieu, il n'y a pas de réelles difficultés à court terme: «Actuellement, le pétrole satisfait 40 % de nos besoins, le gaz et le charbon 25 % chacun». Le solde provient d'autres sources d'énergie comme le nucléaire, l'hydroélectrique, l'éolien, etc. «Les réserves prouvées, poursuit-il, c'est-à-dire extractibles dans les conditions économiques et techniques actuelles, sont de 40 ans pour le pétrole, de 65 ans pour le gaz et de 200 ans pour le charbon. Nous avons déjà consommé la moitié du pétrole qui a été découvert. C'est de là que vient l'idée que nous allons connaître un décrochage. Mais, en admettant que l'on n'ait plus de réserves à découvrir, si la part du pétrole dans la production énergétique décroît, le gaz prendra le relais.» À très court terme, la question du prix de l'énergie est donc primordiale. «C'est la fin du pétrole à bon marché», constate Loïc Jounot.

Actuellement, explique Yves Mathieu, le coût d'extraction du baril de pétrole est compris entre 1 dollar, pour celui qui est extrait en Arabie Saoudite, et 12 dollars pour celui qui est extrait en eau profonde dans l'océan. Celui des pétroles non conventionnels est de 18 dollars le baril, ce qui est identique à celui des réserves de pétrole conventionnel [qui ne sont pas encore exploitées, en raison notamment du coût d'extraction - NDR]. Mais il s'agit ici du coût d'extraction. Pour ce qui concerne les prix du marché, à partir de 60 dollars le baril, le pétrole est en concurrence avec d'autres sources d'énergie.

Une dépendance géographique susceptible de créer des tensions internationales

Cette donnée «prix» se double d'un aspect géopolitique. L'essentiel des réserves est en effet concentré entre le Qatar, la Russie, l'Iran, tout comme le sont les routes maritimes par lesquelles transite le pétrole. «Cette dépendance mondiale avec quelques zones géographiques est un élément d'instabilité et de tension». C'est le cas, par exemple, de celles existant entre la Chine, consommatrice, dont les besoins énergétiques sont immenses et la Russie, productrice, qui connaît actuellement un déclin démographique. Déjà la guerre en Irak a un lien avec le pétrole, rappelle Antoine de Ravignan. Et que se passera-t-il, après la «dernière goutte de pétrole», s'interroge Serge Perez?

En attendant, la fin du «roi pétrole» remet en question nos modes de transports et de consommation. «L'étalement urbain actuel, qui a été choisi pour le développement des villes, remarque David Proult, est une aberration, car cela devient un non sens pour construire un réseau de transports en commun». Un choix aggravé par le fait que les voitures ne cessent de grossir et de s'alourdir, ce qui annule tous les gains de consommation potentielle. «Le dernier modèle de la Golf de Volkswagen pèse 300 kilos de plus et est plus puissante de 25 chevaux que le premier modèle», remarque Yves Mathieu. La production agricole sera aussi fortement touchée par la hausse inéluctable du prix du pétrole. «98 % de la consommation d'énergie dans le transport provient des hydrocarbures, poursuit-il, mais 10 à 30 % - voire pratiquement 100 % dans le cas de fraises importées d'Afrique du Sud, par exemple - de ce que nous mangeons correspond au prix du pétrole».

Comment réduire la consommation?

L'une des clés d'une évolution positive reposerait sur les économies d'énergie, qui permet- traient de limiter la hausse de la consommation. «Tous les appareils qui utilisent le mode veille en France représentent l'équivalent d'une tranche nucléaire», rappelle Loïc Jounot pour qui il faudrait commencer par «consommer intelligemment, car le problème de l'énergie est d'abord celui de la demande». «Les technologies existent», argumente-t-il: techniques d'isolation des bâtiments, éclairage intelligent, etc. Au final, pour lui, «il serait possible de réduire des deux tiers la demande». Mais cela impliquera des bouleversement sociologiques, avertit Michel Meunier, professeur à Supélec, et «les choix devront être coercitifs».

Une autre viendrait sans doute de la diversification de l'offre, avec une plus grande importance accordée au nucléaire, aux énergies renouvelables, etc. Certes, «nous avons besoin d'un bouquet énergétique» comme l'explique Yves Mathieu, mais toutes les énergies ne sont pas substituables les unes aux autres de manière indifférenciée. «La voiture électrique, ça ne marche pas, affirme Michel Meunier, car on n'obtient que le quart des performances des véhicules actuels», tandis que Yves Mathieu rappelle: «Le charbon pollue trois fois plus que l'huile [le pétrole - NDR]; ce serait une catastrophe de revenir au charbon.» Michel Meunier distingue, pour sa part, les «sources thermiques à flamme, [pour générer de l'énergie électrique] qui produisent du CO2» et d'autres comme l'hydraulique ou le nucléaire qui n'en produisent pas. Et puis l'exploitation de nouvelles ressources comme les «pétroles non conventionnels» au Canada ou au Venezuela peut aussi avoir des conséquences écologiques. Pour les extraire, il est nécessaire de les «chauffer». Pour cela, il est possible de faire des feux dans les puits, mais cela pose des problèmes de pollution et de production de gaz à effet de serre, ou comme l'envisagent les canadiens en Alberta d'installer une centrale nucléaire.

Le nucléaire est-il réservé aux seuls pays développés?

La question du nucléaire reste d'ailleurs sensible, même si elle n'est plus «tabou», comme s'en félicite André Jaeglé, président de la Fédération mondiale des travailleurs scientifi- ques (FMTS). D'ailleurs Michel Meunier, s'étonne que les écologistes ne soient pas par- tisans du nucléaire, «car cette source d'énergie ne produit pas de CO2». Mais est-il possible de le développer massivement, estime Loïc Jounot, alors qu'«elle n'est ni démocratique ni généralisable dans tous les pays»? Un point de vue que rejoint David Proult, pour qui cette forme de production d'énergie «doit être réservée aux pays développés stables. En effet, il faut des infrastructures de sécurité, de bonnes conditions de travail pour les salariés, des réseaux qui peuvent supporter la production de grosses machines, des capacités d'investissement, etc.». Toutefois, nuance-t-il, des pays en voie de développement comme l'Inde ou la Chine pourraient y accéder, d'autant que la Russie développe de nouvelles technologies comme l'installation d'un cœur de sous-marin nucléaire, chargé de produire l'énergie, sur une barge, afin de réduire les coûts d'installation. Des propos qui font réagir André Jaeglé: «Le débat sur l'Iran devrait faire réfléchir. Il faudrait réviser le traité de non-prolifération des armes nucléaires qui réserve à cinq pays le droit de développer toutes les technologies».

D'autres pistes méritent d'être explorées, mais avertit David Proult, elles doivent être économiquement compétitives: «Le coût de revient d'un MgW/heure produit de manière classique par le thermique revient à 35 euros. Il est de 70 euros pour l'éolien et de 150 à 250 euros pour le solaire.» En effet, si le vent et le Soleil sont gratuits, les investissements exigés pour capter ces énergies sont très importants. «C'est un mode de production plus onéreux que les autres. Il faudrait donc que les pays riches aident les pays pauvres», explique Michel Meunier. L'énergie hydroélectrique pourrait être une solution pour David Proult, d'autant que les capacités de production sont sous-estimées en Afrique, par exemple. À cet égard, le fait que la Banque Mondiale et le FMI poussent à la privatisation dans le domaine de l'énergie est dommageable. Le Gabon, rappelle-t-il, à la suite de la privatisation des activités énergétiques n'a pas investi dans l'hydraulique qui exigeait des investissements lourds, et a «décidé de brûler du gaz». C'est donc bien la question du modèle de développement qui est posé, d'autant qu'il n'y a pas de réelles solutions à court terme.

Une formidable opportunité

D'ailleurs, André Jaeglé ne croit pas au court terme: «Il faut commencer par ce qui n'est pas urgent. Il y a un effort de recherche à engager dans le domaine des économies d'énergie, dans le logement par exemple. Cela suppose des recherches à long terme». Et puis, ajoute-t-il, «certes la Terre est limitée, et les ressources actuelles le sont aussi, mais l'énergie ne l'est pas, car en physique, l'énergie c'est de la matière en mouvement. Il faut donner le temps aux scientifiques de travailler sur la fusion nucléaire, avec Iter notamment. C'est un choix de société, celui du long terme». Mais, s'interroge David Proult, «avons-nous le temps que la science nous vienne en aide?». Une situation qui n'affole pas Loïc Jounot qui voit là «une formidable opportunité d'utiliser notre intelligence. Nous allons devoir nous occuper de la Terre comme le ferait un jardinier». En fait, constate Michel Meunier, «il n'y aura pas une solution unique et miraculeuse; les solutions émergeront d'un faisceau de pistes».

 Les participants à la Table Ronde
André Jaeglé́, Président de la Fédération mondiale des travailleurs scientifiques, Président du Conseil scientifique de l'ASTS
Loïc Jounot, Docteur en physique de l'atmosphère, président de Vecteur Eco, société de distribution d'écofournitures; représentant des adhérents individuels du Réseau Action Climat
Yves Mathieu, docteur en Sciences de la terre, Ingénieur géologue et Chef de projet à l'Institut français du pétrole; spécialiste des réserves mondiales en énergies fossiles
Michel Meunier, professeur à Supélec, créateur du groupe de recherche sur les réseaux d'énergie de Supélec, directeur du service d'électrotechnique à Supélec; consultant indépendant sur le traitement et la conversion de l'énergie électrique
David Proult, économiste au Service d'Étude Économique du CEA, en charge des études sur le secteur électrique et l'économie du nucléaire
• Modérateur: Antoine de Ravignan, journaliste à Alternatives Économiques