«Buffon est un déclencheur, un creuset. Il sait rassembler, formuler». Stéphane Schmitt, qui a choisi et annoté les textes publiés dans le volume Buffon - Œuvres, paru dans la Pléiade (1), ne minimise ni ne surestime le rôle du célèbre naturaliste dans la longue lignée des scientifiques, qui mène à la biologie moderne. «Sur le plan de l'évolution, ce n'est pas le plus audacieux, mais il a une manière de poser les problèmes qui est très moderne. Il est très important sur le plan des idées».
Car ce qui reste de Buffon, pour Stéphane Schmitt, historien des sciences et chercheur au CNRS, c'est son «ambition» et sa «démarche», même si ses théories paraissent aujourd'hui abracadabrantes. D'ailleurs, elles furent dépassées dès le XIXe siècle. Par exemple, il a cherché à expliquer la formation des planètes par la chute d'une comète sur le Soleil, le choc faisant jaillir de la matière, laquelle allait constituer les planètes. Il s'opposait ainsi clairement au récit de la genèse. À l'inverse, Newton s'il disait comment tournent les planètes affirmait que l'on ne pouvait pas trouver leur origine: la science, à un moment donné, doit s'arrêter et invoquer Dieu.
Une entreprise inéchevée
En dépit de ces audaces, Buffon ne devait pas se heurter à l'Église catholique. «Il était resté fidèle au dogme catholique et prenait de grandes précautions». Lorsque parurent, en 1749, les trois premiers tomes de son Histoire naturelle, les Jésuites en firent une recension élogieuse. Les Jansénistes furent moins réceptifs, ce qui amena la Sorbonne, qui était la faculté de théologie et l'autorité religieuse de l'époque à se saisir du dossier. Mais l'affaire n'alla guère loin. «Buffon écrivit une lettre qu'il plaça en tête du volume suivant». Il fit de même lors des rééditions des volumes incriminés sans qu'il remanie le texte original. Et puis ajoute Stéphane Schmitt «c'était un personnage considérable. Il était à la tête de l'un des instituts les plus prestigieux, Le Jardin du Roi (aujourd'hui le Muséum). S'attaquer à lui, c'était prendre le risque d'un conflit avec un ministère».
La grande œuvre de Georges-Louis Leclerc (anobli par Louis XV en 1770), comte de Buffon, est son Histoire naturelle dont l'édition originale compte 36 volumes. Une entreprise qu'il n'aura pas le temps d'achever. «On possède peu de détails sur la genèse de cette oeuvre, explique Stéphane Schmitt. On sait que Maurepas lui a donné instruction en 1739 et que les trois premiers volumes parurent dix ans plus tard». En tout cas, très clairement, Buffon ne s'appuie pas sur la nomenclature par classes et genres mise au point par Linné. «Pour lui, celle-ci ne reflétait pas la diversité de la nature». Il préfère travailler par grandes divisions: les oiseaux, les poissons, etc. Mais à l'intérieur des grands groupes qu'il a définis, il rencontre des problèmes. Par exemple, il classe les «quadrupèdes» selon le nombre de doigt, mais problème, le cochon possède un ergot qui n'est pas tout à fait un doigt.
La classification est un artifice de l'esprit humain
La classification étant un artifice de l'esprit humain, Buffon choisira d'être «arbitraire». «Il privilégie d'abord les animaux les proches de nous, les animaux domestiques, pour ensuite décrire des animaux de plus en plus éloignés: les animaux sauvages régionaux, puis exotiques. Cela explique que le zèbre et le cheval, très proches selon la classification linnéenne, sont très éloignés chez lui».
L'Histoire naturelle connaîtra un immense succès d'édition à sa parution. «Les trois premiers volumes seront traduits en allemand au bout d'une année seulement, il y aura quantité de rééditions, et notamment des éditions pirates», analyse Stéphane Schmitt. «Tous ceux qui avaient accès au livre, nobles, bourgeois…, étaient potentiellement intéressés par l'ouvrage. D'ailleurs, dans l'inventaire des bibliothèques du XVIIIe siècle, Buffon est présent loin devant Voltaire». Il est porté par l'engouement du public pour l'Histoire naturelle, mais aussi par le fait que c'est un grand écrivain. «Il possède un style fabuleux», affirme Stéphane Schmitt.
Pourtant, son étoile va rapidement pâlir. Sur le plan scientifique d'abord, mais aussi sur le plan littéraire. «Ses ouvrages ne sont ni des romans ni des essais. Au XXe siècle, on ne sait pas quoi en faire. La description, par exemple, un genre dans lequel il excelle, n'est plus prisée».
Il faudra donc attendre le tricentenaire de sa naissance, en 1707, pour voir une floraison de rééditions, qui permettent de nouveau aux lecteurs de se plonger dans la lecture d'une Histoire naturelle, au style toujours aussi éblouissant: «Lorsqu'ils [les castors] attaquent un arbre, ils ne l'abandonnent pas qu'il ne soit abattu, dépecé, transporté; ils le coupent toujours à un pied ou un pied et demi de hauteur de terre; ils travaillent assis, et outre l'avantage de cette situation commode, ils ont le plaisir de ronger continuellement de l'écorce et du bois dont le goût leur est fort agréable, car ils préfèrent l'écorce fraîche et le bois tendre à la plupart des aliments ordinaires…». À déguster comme du bois tendre et de l'écorce fraîche.
Notes
(1) Buffon - Œuvres, coll. La Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard. Ce volume propose un choix de textes parmi les trente-six tomes de l'Histoire naturelle. Il est organisé selon le plan tracé et suivi par Buffon; il est illustré de cent vingt gravures tirées de l'édition originale. Ces textes sont choisis, présentés et annotés par Stéphane Schmitt, avec la collaboration de Cédric Crémière. Préface de Michel Delon.
À signaler
La réédition des oeuvres complètes de Buffon, chez Honoré Champion: le premier tome, Histoire naturelle, générale et particulière avec la description du Cabinet du Roy (1376 pages), vient de paraître.
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